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AVERTISSEMENT

Amis lecteurs
Je ne fais ce Blog que pour vous faire decouvrir les tresors du Judaisme
Aussi malgre le soin que j'apporte pour mettre le nom de l'auteur et la reference des illustrations sur tous ces textes , il se pourrait que ce soit insuffisant
Je prie donc les auteurs de me le faire savoir et le cas echeant j'enleverais immediatement tous leurs textes
Mon but etant de les faire connaitre uniquement pour la gloire de leurs Auteurs

Dieu le Pere


                                          Juif en prière    Marc Chagall



                « QUI EST COMME TOI PARMI LES MUETS ? »
   Un dialogue entre Rivon Krygier et Charles Mopsik (réalisé par Gérard Caen)


adathshalom.org




Rivon Krygier : L’image qu’on a généralement du judaïsme est celle d’une religion de Dieu comme père, par opposition au christianisme qui serait plutôt une religion du fils. Et l’on associe alors à cette image l’idée d’autorité, de sévérité. Or je crois pour ma part que ce qui caractérise le judaïsme est que Dieu y est à la fois un père autoritaire,c’est vrai, mais aussi un père absent qui a pris du recul par rapport à sa création.


Charles Mopsik : Il me semble, quant à moi, que le judaïsme n’est pas du tout, bien au contraire, une religion de Dieu comme père. La preuve en est que Dieu intime l’ordre à Abraham de quitter la maison paternelle. Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de religions africaines où les ancêtres deviennent des divinités, ici le registre des ancêtres et celui de la divinité sont bien séparés. Il y a d’un côté les patriarches
(Abraham, Isaac, Jacob) ou encore les chefs des tribus, et de l’autre Dieu qui demande justement à Abraham de renoncer aux dieux de ses pères, autrement dit d’abandonner l’image du père comme divinité. E  d’ailleurs, l’on pourrait compter sur les doigts de la main les passages de la Bible où Dieu est appelé père. Il est vrai qu’Israël, de son côté, est souvent nommé fils, mais curieusement, même dans ces passages-là, Dieu n’est pas appelé père, comme si son rôle était nécessairement plus vaste, englobait également la fonction maternelle. Isaïe n’hésite pas du reste à le comparer à une mère qui console ses enfants. Plus tard, dans la tradition rabbinique, Dieu sera souvent désigné comme père de miséricorde - abba (père) rakhmanout (de miséricorde) - d’un mot qui évoque tout à la fois la tendresse et la compassion et dont la racine (rem) peut se traduire aussi par matrice.

Rivon Krygier : Pour abonder dans le même sens, je pense à la prière Avinou Malkénou (Notre Père, Notre Roi) qui appartient à la liturgie des Yamim ha-noraïm et qui associe justement le terme de père à celui de roi comme pour atténuer l’autorité de  Dieu et lui donner un visage plus tendre, plus compatissant. En fait, dans la Bible, le père est chargé de transmettre la tradition et il est à ce titre dans une position d’autorité par rapport à son fils, les femmes n’ayant à cet égard dans la société patriarcale qu’un rôle auxiliaire. Or il est paradoxal pour une religion qui a placé le commandement (la mitsva) au centre de la vie religieuse, que ce même Dieu qui ordonne et commande soit aussi un Dieu transcendant, largement absent, comme si cette absence, loin de décourager les hommes, pouvait créer chez eux en retour un dynamisme particulier. Je rapprocherais volontiers cette attitude de retrait de celle du rabbi du livre de Chaïm Potok, L’Élu. Chef charismatique d’une communauté hassidique3, il doit affronter la révolte de son fils qui rejette la tradition et cherche son propre chemin. Et que fait-il alors ? Il se tait. Il préfère par son silence et par la distance qu’il installe entre lui et son fils, susciter chez ce dernier une prise de conscience personnelle. Je trouve que c’est là un mode de religiosité très caractéristique de la Bible et du judaïsme en général.

Charles Mopsik : Ce n’est pas tellement mon avis. Je ne crois pas que si Dieu s’était contenté d’un enseignement par le silence, son enseignement nous serait parvenu… Je crois au contraire que Dieu se manifeste beaucoup dans la Bible, qu’il ne cesse de parler. Tous les exemples que tu as pris pour étayer ta démonstration sont tirés du rapport père-fils au niveau humain, mais rien ne prouve qu’on puisse faire un parallèle au niveau divin. Je ne vois pas en quoi notamment la notion de transcendance aurait partie liée avec la notion de père…

Rivon Krygier : Bien sûr, Dieu a parlé, il a communiqué à certaines occasions qui ont été fondamentales, fondatrices et qui ont permis de créer un lien entre lui et l’homme.
Mais par la suite il n’a plus donné à sa présence sa pleine intensité dans le monde, il s’est mis en retrait. Je pense notamment à un texte talmudique qui paraphrase la formule biblique mi khamokha ba-élim (« qui est comme toi parmi les dieux ? ») en la transformant en mi khamokha ba-ilemim (« qui est comme toi parmi les muets ? »). Il semblerait que Dieu ait volontairement voilé sa présence dans le monde, qu’il se soit en
quelque sorte exilé pour susciter, par son absence, un autre type de relation avec  l ’homme. Cela va être précisément l’une des grandes préoccupations du judaïsme rabbinique que de donner à nouveau à la présence de Dieu une assise dans le monde d’en bas. Sur ce point, le Talmud anticipe une thématique qui sera largement développée dans la Cabale.

Charles Mopsik : Oui, là-dessus je te suis tout à fait, mais je ne crois pas pour autant qu’on puisse identifier un Dieu qui se retire avec un père transcendant. Qui dit transcendance, dit absence de relations. Il existe d’ailleurs des religions très archaïques, qui considèrent qu’on ne peut pas adresser de prières à Dieu parce qu’on n’a aucun moyen d’entrer en relation avec lui. Mais ce n’est pas le cas du judaïsme. Dans le
Deutéronome, il est dit que l’homme ne vit pas que de pain, mais aussi de tout ce qui sort de la bouche de Dieu. La parole divine est donc vitale pour lui au même titre que le pain : il s’en nourrit et elle l’anime. En ce sens elle représente une réalité physique, jamais une idée abstraite ! Voilà pourquoi on ne peut pas parler d’un Dieu transcendant. Ni d’un père non plus puisque lorsqu’on évoque « la bouche de Dieu » (Sephira Malkhout, la Royauté), cela renvoie plutôt à une dimension féminine. L’une des grandes innovations du judaïsme, comme je l’ai rappelé, a été justement de ne pas voir dans la lignée des pères fondateurs – Abraham, Isaac et Jacob – des images déplacées de Dieu.
Je sais bien que Dieu « a créé l’homme à son image », mais est-ce l’image d’un père ?
Pas sûr ! Je crois qu’en Occident on a voulu mettre sur les épaules des pères humains une charge trop lourde : celle d’incarner Dieu – et comme naturellement ils en sont bien incapables, alors on s’est étonné faussement : « Ah ? Eh bien, il n’y a plus de pères ! »
Mais si on laisse les hommes à leur place d’humains, si on les associe pas ou on ne les identifie pas à Dieu ou à des images de Dieu, alors ils recommencent à exister…

Rivon Krygier : Il y a effectivement eu dans certaines religions des tentatives pour tenir la divinité primordiale à l’écart. C’est ce qu’on appelé le deus otiosus, un dieu rendu oisif, détaché de sa création, lequel a souvent pris la figure d’un père. Mircea Eliade en a fourni de nombreux témoignages. Il décrit ainsi, par exemple, le dieu El à la tête du panthéon cananéen : « Il a les traits d’un noble vieillard portant une barbe blanche,père des dieux, père des ans, ancien des jours… ». On retrouve des expressions semblables dans Le Livre de Daniel pour désigner Dieu. Pourtant cette représentation sous des traits paternels, si elle existe dans la Bible, n’est pas exclusive, il ne faudrait surtout pas réduire Dieu à cette seule dimension comme Freud sera tenté de le faire. Quant à l’idée d’un retrait divin, elle est présente dès l’origine dans la Bible, sinon pourquoi Adam et Ève auraient-ils pu s’imaginer qu’ils allaient échapper au regard de Dieu ? Mais dans la tradition juive ce retrait n’est pas synonyme d’oisiveté, il instaure au contraire un mode de relation différent qui ouvre à l’homme un certain champ d’action. Et il n’implique pas non plus forcément une absence radicale puisqu’il y a des moments de révélation qui redonnent à Dieu sa pleine présence dans ce monde. Voilà pourquoi je ne crois pas que la transcendance signifie la rupture des relations. Non, il peut y avoir paradoxalement une relation à partir d’une position éloignée, c’est même, à mon avis, l’une des caractéristiques majeures du judaïsme : ce maintien tout à la fois d’une distance et d’une proximité entre Dieu et l’homme. Sur le plan moral, cela va se traduire par cette profonde exigence inscrite au coeur de la Torah : « Soyez saints parce que moi je suis saint ». Autrement dit, Dieu a pris une certaine distance par rapport à l’homme, et il attend de ce dernier qu’à son tour il dépasse sa condition matérielle et s’élève vers lui.

Charles Mopsik : Il y a plusieurs points sur lesquels je voudrais te répondre. D’abord Dieu est loin d’être absent du jardin d’Eden, c’en est même l’un des personnages principaux, il s’y promène, l’homme entend ses pas, dialogue avec lui, et surtout ses interventions n’y sont pas celles d’un père. De même, les prophètes parlent d’un Dieu de justice (El Michpat), jamais d’un Père de justice. À aucun moment, il n’est question
d’associer ou d’identifier le père avec la notion de justice ou d’autorité. S’il y a bien quelque chose d’intéressant dans le texte biblique, c’est que Dieu y garde pleinement son caractère énigmatique. On ne peut le réduire à aucune figure. Tu as cité Le Livre de Daniel où il apparaît, en effet, pour la première fois comme un père, ou même un grandpère, avec sa longue barbe blanche comme du lin. Mais c’est l’un des textes les plus tardifs du corpus biblique, il a été écrit au 2ème siècle avant l’ère chrétienne, à l’époque de la révolte des Maccabées, en pleine période de contact et d’affrontement avec la culture grecque et avec le panthéon babylonien. De même dans Le Livre d’Enoch comme dans la littérature apocalyptique qui n’appartient plus à notre corpus biblique,Dieu peut prendre à l’occasion une apparence physique paternelle. Mais cela représente un écart par rapport à la plupart des textes bibliques antérieurs qui évitent toujours d’emprunter à l’imagerie parentale. Cela ne signifie pas naturellement qu’on ne trouve pas ici ou là quelques allusions qui vont en ce sens, mais elles sont rares, elles sont détournées, elles sont pudiques. Enfin, tu as parlé d’un Dieu éloigné en référence au deus otiosus de Mircéa Eliade, et il est bien vrai qu’à plusieurs reprises dans notre
tradition Dieu menace de se voiler la face si les Israélites agissent mal, autrement dit de leur retirer ses faveurs, de ne plus maintenir parmi eux sa présence protectrice, bienfaisante et féconde. Quand il leur dit : « Vous serez saints comme je suis saint », il prend, en effet, ses distances par rapport à eux, il s’offre comme modèle. Mais peut-on en conclure pour autant qu’il a, à leurs yeux, la figure d’un père ? Rien ne l’indique dans le texte biblique, nous sommes peut-être là victimes d’une lecture moderne.

Rivon Krygier : Ce qui me paraît important ici, ce n’est pas que Dieu ait ou non la figure d’un père au sens propre, mais qu’il adopte une posture paternelle.

Charles Mopsik : Encore faudrait-il définir ce qu’est une telle posture…

Rivon Krygier : C’est l’autorité.

Charles Mopsik : Et qu’entends-tu par là ?

Rivon Krygier : Le fait que Dieu soit porteur d’une exigence, d’un projet qu’il demande aux hommes d’accomplir.

Charles Mopsik : Mais en quoi est-ce paternel ?

Rivon Krygier : Dans notre société occidentale le père est investi en priorité d’une fonction de transmission de la tradition, de ses exigences, de ses normes, tandis que la mère a habituellement un rôle plus protecteur, plus enveloppant. C’est en ce sens que l’exigence dont Dieu est porteur vis-à-vis de l’homme rejoint une posture paternelle. J’ajoute que le père est aussi la puissance qui intervient pour restaurer la justice. Tout du long des Psaumes, l’orant pleure l’exil de Dieu : « Où es-tu, Dieu ? », se lamente-t-il sans cesse. C’est une thématique permanente dans la Bible : l’on demande à Dieu de « se réveiller » de ne pas rester sur son « trône de gloire » mais de redescendre déployer sa royauté sur cette terre où règne injustice et désordre. J’ai sous les yeux un texte de Genèse Rabba qui explique qu’à l’origine Dieu se promenait dans le Jardin d’Eden - l’on entendait ses pas, comme tu le rappelais – mais qu’ensuite, lorsqu’Adam et Ève ont péché, cette présence peu à peu a rétrogradé pour se réfugier finalement dans le septième ciel, loin de ce monde. L’homme implore donc Dieu de revenir de son exil, de réinstaurer sa pleine présence ici-bas. Mais un tel retour n’est possible que si lui-même y oeuvre de son côté et prépare « le trône d’en bas ». Il est inséparable d’une exigence morale.

Charles Mopsik : Je pourrais me reconnaître entièrement dans ce que tu dis si ce n’est que je ne suis toujours pas convaincu qu’il s’agit là d’une posture paternelle. Pourquoi cantonner le père à un rôle d’autorité et la mère à une fonction protectrice ? Elle aussi a en charge, selon notre tradition, d’énoncer la justice, de marquer les limites, de prescrire ce qu’il faut faire et ne pas faire, voire, s’il le faut, de punir, de châtier. L’on trouve un passage du Livre des Proverbes où il est dit : « Ne t’éloigne pas de l’instruction de ton père et ne te détache pas du moussar de ta mère » - le mot moussar signifiant à la fois enseignement (au sens moral) et réprimande.

Rivon Krygier : Il existe une deuxième citation où ces mêmes termes sont inversés…

Charles Mopsik : Cela prouve bien que les postures paternelles et maternelles sont croisées et que les rôles ne sont pas fixés une fois pour toutes mais peuvent s’échanger. Je crois que la société juive a été très diverse depuis l’Antiquité. Il y a eu douze tribus qui se sont éparpillées à travers la planète et des traditions très différentes qui se sont mises en place ensuite dans le monde ashkénaze comme dans le monde sépharade. A
chaque fois, la fonction paternelle a évolué avec l’économie, l’histoire, la sociologie…
Mais pour en revenir à l’idée d’un Dieu Père, je dirais que ma méfiance tient à ce que je suis lassé d’entendre répéter sur tous les tons que le judaïsme serait la religion du Père –au sens de la Loi, de l’autorité – tandis que le christianisme serait la religion du Fils (ou de la Mère) – autrement dit, de l’amour, de la compassion, du pardon. Comme s’il fallait opposer le Sinaï au Sermon sur la Montagne ! Comme si les Juifs étaient censés
incarner l’origine, le père, la religion intraitable – et les chrétiens, au contraire, le sacrifice, l’amour, le dépassement sur la Croix de l’ancienne religion ! Bref, comme s’il y avait d’un côté la lettre qui tue – et de l’autre, l’esprit qui vivifie ! Ce ne sont là que des fantasmes sans réalité, mais qui alimentent inconsciemment la haine anti-juive…

Rivon Krygier : Je soutiens seulement qu’il existe des dominantes. Dieu est d’abord un père à la fois autoritaire et responsabilisant, de par la distance prise. Mais je partage totalement ton avis sur le fait que les rôles ne sont pas figés une fois pour toutes, et que le risque de caricature est très réel. De même que sur un plan purement humain, le père peut parfois assumer une dimension maternelle, Dieu parce qu’Il est éminemment tendre et sensible, et réprime sa colère, renvoie à l’inconditionnalité dramatique de l’amour maternel. Je songe en particulier à deux textes talmudiques qui vont dans ce sens. Le premier provient du Traité ‘Haguiga et présente Dieu sous la figure d’un père qui possède un endroit secret (mistarim) où il se retire pour aller pleurer à l’abri des regards « quand il n’en peut plus » de la situation d’ici-bas. Le second appartient au Traité Berakhot et nous offre une vision de la table familiale : le père (Dieu) a exilé ses enfants en diaspora car ses rapports avec eux étaient devenus impossibles, et maintenant il contemple la table vide et il pleure leur absence. Il hoche la tête en se plaignant lui-même parce qu’il s’est mis délibérément dans cette situation d’impuissance. Il ne veut pas, en effet, provoquer brutalement leur retour mais il espère celui-ci, il attend que ses enfants s’éveillent et reviennent d’eux-mêmes vers lui. Tout le contraire donc de la vision primaire d’un père qui serait là uniquement pour sévir. Dieu détient la toute-puissance mais il ne l’exerce pas, il adopte une attitude de tendresse, de compassion, comme s’il accompagnait en ses enfants dans l’exil…

Charles Mopsik : Le Zohar sur Le Livre des Lamentations, commentant le texte du prophète Jérémie, nous montre le fantôme de Rachel à Rama, près du lieu où elle est enterrée, pleurant sur le sort des enfants d’Israël condamnés à être déportés. Cette figure de la mère éplorée a constamment hanté le judaïsme et elle a pris pour nous une actualité tout particulièrement tragique au siècle de la Shoah où le sentiment d’être abandonnés par Dieu l’a emporté chez beaucoup de Juifs. Le Zohar, en son temps, y a vu une image de la présence divine (la chekhina) accompagnant l’homme ici-bas à travers son exil. Mais l’on peut se demander aussi si ces larmes ne sont pas paradoxalement ce qui reste de puissance dans l’impuissance, comme si elles témoignaient de la volonté de survivre malgré tout, de continuer à exister à travers les épreuves. Comme si, en dépit des apparences, le divorce entre Dieu et les hommes n’était pas consommé…

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